En 1974, le jazzman sud-africain Hugh Masekela enregistrait Stimela, un hymne à la gloire des travailleurs migrants arrachés à leurs foyers par le régime de l’apartheid pour venir s’épuiser dans les mines d’or et de charbon de Johannesburg. Un demi-siècle plus tard, les rues des mêmes villes résonnent d’un tout autre chant : des foules hostiles réclamant l’expulsion des migrants africains, ces mêmes « frères » dont les pays ont jadis soutenu la lutte contre la ségrégation racialedes blancs contre les noirs. Comment un peuple qui a tant souffert de l’exclusion peut-il aujourd’hui (ce XXIème siècle) reproduire le même réflexe mortifère ?
Une dette de sang effacée:
L’ironie est cruelle. Pendant des décennies, les pays d’Afrique de l’ouest, d’australe et même d’ailleurs ont accueilli les exilés sud-africains, soutenu l’ANC, formé Nelson Mandela lui-même en Éthiopie. Des milliers de Guinéens, de Nigérians, de Tanzaniens, de Zambiens ont mis leur vie en jeu pour la libération de l’Afrique du Sud.
En Guinée, des figures emblématiques de la lutte anti-apartheid sud-africaine ont été accueillis, ont y séjourné et ont été aidés à préparer la lutte de libération. Il s’agit par exemple de Miriam Makeba. Surnommée « Mama Africa », cette chanteuse sud-africaine de renommée mondiale est la figure la plus emblématique. Contrainte à l’exil, elle s’installe à Conakry en 1968 avec son mari, le militant StokelyCarmichael. Accueillie comme une star par le président Sékou Touré, elle vit en Guinée jusqu’en 1986. Elle y obtient un passeport diplomatique et représente même la Guinée à l’ONU. Après sa mort, elle a été décorée à titre posthume par la Guinée. Sa résidence se trouve encore à Dalaba où elle avait choisi de s’installer. Stokely Carmichael (Kwame Ture) bien que né à Trinité-et-Tobago, ce théoricien du Black Power et figure des droits civiques américains est indissociable de l’exil de Miriam Makeba, qu’il épouse. Il s’installe avec elle à Conakry en 1968 et y reste jusqu’à sa mort en 1998. Devenu un proche collaborateur du président Sékou Touré, il change son nom pour Kwame Ture. Tsietsi Mashinini, figure majeure de la lutte étudiante, il fut l’un des principaux leaders du soulèvement de Soweto en 1976 contre les colons blancs. Contraint à l’exil à partir de 1977, il rejoint Conakry où il rencontre Miriam Makeba. Il meurt dans la capitale guinéenne en 1990.
D’autres militants de l’ANC, au-delà de ces grandes figures, la Guinée a accueilli et encadré plusieurs activistes de l’ANC, avec un soutien qui était à la fois militaire et financier. Conakry servait ainsi de refuge et de base arrière pour la lutte contre l’apartheid. Conakry a joué un rôle de sanctuaire pour des figures majeures de la lutte anti-apartheid. Aujourd’hui, de manière honteuse, ces peuples solidaires sont réduits au statut de « Makwerekwere », une insulte xénophobe qui désigne méprisablement les migrants noirs originaires d’autres pays africains.
La xénophobie sud-africaine n’est pas une hostilité indistincte envers tout étranger : c’est bien une afrophobie, un racisme spécifique dirigé contre les autres Africains noirs. Un immigrant blanc peut vivre en Afrique du Sud sans être inquiété, tandis que son homologue noir est traqué « comme un rat de brousse, ou comme un rat des salons d’un président de la république ou encore d’un magna économique ». Ceciblage racialisé transforme d’anciennes victimes de l’apartheid en bourreaux, perpétuant une logique de discrimination que la « nation arc-en-ciel » était pourtant censée avoir abolie.
La colère des pauvres contre les pauvres:
Derrière ces violences, une réalité socio-économique implacable. Trente ans après les premières élections multiraciales, l’Afrique du Sud reste l’un des pays les plus inégalitaires du monde. Le chômage frappe un tiers de la population active, les townships demeurent des géographies de la pauvreté, et la promesse démocratique n’a pas aboli la concentration des richesses. Dans ce contexte, le migrant africain devient un bouc émissaire idéal. Il tient une petite échoppe, travaille dans le bâtiment, vend dans la rue, loue une chambre précaire. On l’accuse de voler les emplois qui n’existent même pas, de faire monter la criminalité, de saturer les hôpitaux. Pourtant, les migrants ne représentent qu’environ 4 % de la population sud-africaine. Ils sont les premiers à subir la précarité, souvent plus vulnérables encore que les nationaux.
Comme le résume le concept de « pauvres contre les pauvres », c’est la colère d’une classe défavorisée qui se retourne contre une autre, encore plus démunie. Les victimes d’hier deviennent les agresseurs d’aujourd’hui, non par méchanceté gratuite, mais parce qu’on leur a appris à haïr ceux qui partagent leur misère plutôt que ceux qui en sont les véritables architectes.
Une instrumentalisation politique dangereuse
Cette xénophobie n’est pas spontanée. Des mouvements comme Operation Dudula dont le nom signifie « expulser » en zoulou ont officialisé des vagues sporadiques d’attaques en un véritable mouvement politique. Leurs membres, comme cette mère de famille dont le fils est devenu toxicomane, attribuent aux migrants la responsabilité de leurs tragédies personnelles. « Dudula, c’est la seule chose qui me fait tenir », confie-t-elle.
Les partis politiques, y compris l’opposition, ont emboîté le pas, utilisant le sentiment anti-étrangers comme un « très bon moyen de gagner des voix ». Des ultimatums ont été lancés pour que tous les migrants sans papiers quittent le pays avant le 30 juin, provoquant des scènes d’épouvante : des familles africaines chassées de chez elles, des maris passés à tabac, des enfants sortis de l’école pour être expulsés, des milliers de personnes réfugiées dans des champs ou des bâtiments publics. Plus de 30 000 personnes ont déjà été rapatriées.
Une trahison de l’héritage de Mandela:
Le président Cyril Ramaphosa a condamné ces violences, rappelant que « désigner les personnes vulnérables comme boucs émissaires » n’est pas une solution. Il a exhorté les citoyens à ne pas laisser leurs inquiétudes « engendrer des préjugés et de la haine envers nos frères africains ». Pourtant, ses appels peinent à endiguer une vague de fond qui menace l’image et la cohésion du pays. Alors qu’il a la loi et la force publique à sa disposition. Ce qui est prémonitoire à une complicité silencieuse.
La xénophobie sud-africaine est plus qu’un simple préjugé : c’est un « amnésie historique déguisée en nationalisme ». Elle oublie le sang, la sueur, l’argent et la diplomatie que les ancêtres de ces personnes non grata ont fourni et qui ont aidé à démanteler l’apartheid. Remplacer la mémoire de l’apartheid par une hostilité xénophobe, c’est blesser cet héritage de l’intérieur.
L’Afrique du Sud, libérée de l’apartheid grâce à la solidarité africaine, est aujourd’hui en train de trahir cet héritage. La xénophobie n’est pas une fatalité : elle est le fruit d’une société qui a démocratisé l’État sans transformer ses structures économiques, de politiciens qui exploitent la détresse populaire et une population devenue égoïste. Comme l’écrit un chroniqueur nigérian, « dans une ironie tragique, la violence des Noirs contre les Noirs montre comment d’anciennes victimes de l’apartheid se sont elles-mêmes métamorphosées en monstres assoiffés du sang de ces Africains ».
Il est temps que l’Afrique du Sud se souvienne. Certes, le train de Masekela transportait des migrants, mais il transportait aussi la solidarité, la fraternité et l’espoir des peuples africains qui ne voulaient voir leurs frères et sœurs soumis à l’esclavage des blancs. En chassant ses frères africains, c’est une partie d’elle-même qu’elle renie.
Dr (MA) Mamadou Sounoussy DIALLO
Enseignant-chercheur au département de Sociologie
à l’Université Général Lansana Conté de Conakry




















